FASCISME, LUMIERE, MUTILATION, PRIERES, ETCETERA.
DÉFFIGURÉ.E.S
Carlos Solano
L’actualité brûlante de Las mujeres de Pinochet se mesure à l’aune de la récente victoire électorale d’un fascisme décomplexé au Chili, dans un contexte où les victimes de la dictature pinochetiste réclament encore à ce jour justice et réparation. Devant l’absence d’un procès qui concernerait tout autant le peuple chilien que l’avenir des peuples en lutte contre le fascisme, le cinéma s’offre ici comme moyen de faire justice. Comment ? Par le cadre, d’abord, rappelant que le propre d’un régime où règne la violence d’État consiste à déterminer les limites étroites de ce qui est pensable et montrable. Ce cadre imposé, de même que son abolition, structure le geste d’Eduardo Menz. Dans Las mujeres de Pinochet tout déborde : le gigantisme initial des sous-titres, retranscription du témoignage de Carmen Gloria, activiste brulée vive par l’armée, tourne en boucle et se rapetisse au fur et à mesure que les images du couronnement de Miss Universe par Pinochet lui-même s’agrandissent. À la faveur d’un zoom progressif, l’écran sur lequel est diffusée (elle aussi en boucle) la propagande pinochetiste semble percé par la caméra, bascule dans l’illisible, la beauté de Miss Universe, numériquement défigurée, baigne dans une pure surface de pixels. À ce stade, il n’est plus possible de déterminer ce que l’on voit, si ce n’est la puissance écrasante d’un écran, numérique mais surtout psychique, mode par lequel le fascisme impose sa violence et empêche d’exister les images et les voix qui l’accusent. Défait, mis à nu, rendu visible, l’écran tombe, le cadre implose et révèle les crimes qu’il aura cherché à occulter : ici, le visage défiguré de Carmen Gloria Quintana.
- Carlos Solano