- L’actualité brûlante de Las mujeres de Pinochet se mesure à l’aune de la récente victoire
électorale d’un fascisme décomplexé au Chili, dans un contexte où les victimes
de la dictature pinochetiste
réclament encore à ce jour justice et réparation. Devant l’absence d’un procès
qui concernerait tout autant le peuple chilien que l’avenir des peuples en
lutte contre le fascisme, le cinéma s’offre ici comme moyen de faire justice.
Comment ? Par le cadre, d’abord, rappelant que le propre d’un régime où
règne la violence d’État consiste à déterminer les limites étroites de ce qui
est pensable et montrable. Ce cadre imposé, de même que son abolition, structure
le geste d’Eduardo Menz. Dans Las mujeres
de Pinochet tout déborde : le gigantisme initial des sous-titres,
retranscription du témoignage de Carmen Gloria, activiste brulée vive par
l’armée, tourne en boucle et se rapetisse au fur et à mesure que les images du
couronnement de Miss Universe par Pinochet lui-même s’agrandissent. À la faveur
d’un zoom progressif, l’écran sur lequel est diffusée (elle aussi en boucle) la
propagande pinochetiste semble percé par la caméra, bascule dans l’illisible,
la beauté de Miss Universe, numériquement défigurée, baigne dans une pure
surface de pixels. À ce stade, il n’est plus possible de déterminer ce que l’on
voit, si ce n’est la puissance écrasante d’un écran, numérique mais surtout
psychique, mode par lequel le fascisme impose sa violence et empêche d’exister
les images et les voix qui l’accusent. Défait, mis à nu, rendu visible, l’écran
tombe, le cadre implose et révèle les crimes qu’il aura cherché à
occulter : ici, le visage défiguré de Carmen Gloria Quintana.